Dangers et menaces du monde post-Kaboul
Le capitalisme porte en lui la
guerre comme la nuée porte l’orage.
Jean Jaurès, discours à la Chambre
des députés, 7 mars 1895
Le constat est là, politiquement, libéralisme et parlementarisme sont en crise profonde dans les démocraties occidentales ; économiquement, le tiers monde n’est plus quémandeur de rapports Nord-Sud équitables, le « Global Sud » est devenu un acteur économique. Militairement, de l’Irak à l’Afghanistan, de la Libye à la Syrie ou au Sahel, la force des armes ne permet plus aux anciennes puissances coloniales de dicter leur loi ; socialement, se constate la fin de l’âge d’or du consumérisme et les doutes sur le « on vivra mieux demain » considéré depuis les trente glorieuses comme un acquis ; technologiquement et scientifiquement, l’Occident n’est pas le centre exclusif de la quatrième révolution industrielle, celle de l’IA ; géopolitiquement, les États-Unis reste dominant, mais ne sont plus hégémoniques ; idéologiquement, le logo du monde occidental, la Démocratie, sombre à Gaza. Les équilibres planétaires du XXe siècle ne sont plus, le monde de San Francisco n’est plus.
Dans ce contexte, l’élection de Trump ajoute aux inquiétudes et au désarroi. Chambardant les relations politiques, diplomatiques, économiques et commerciales, les alliances politiques et militaires de l’après 1945 se retrouvent tête-bêche. Trump scelle la fin du monde dans lequel vivaient politiciens, états-majors, experts et commentateurs depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ils cherchent les branches auxquelles s’accrocher et ne voient d’issues que dans un repli entre soi et dans la guerre.
Le trumpisme n’est ni un dérèglement ni une aberration, mais le produit du système économique et politique aux États-Unis, présenté comme le modèle universel de société et de démocratie. Ces logiques furent et sont la Pax americana ou la guerre,1 les inégalités sociales et raciales, le droit du talion comme justice, la loi de l’argent et du plus fort, l’effet de puissance sans règles ni principes. Le trumpisme puise ses « valeurs » dans le libertarianisme, stade suprême du capitalisme, auprès duquel le libéralisme Hayekien, le reaganisme et le thatchérisme sont des idéologies au cœur d’or. Il en ressort un monde conflictuel, sans projet émancipateur, dans lequel sont propagés des discours de guerre et racialistes. Un monde imprévisible dans son devenir, mais explicable, pour ne pas subir ses convulsions.
Le chœur des dirigeants atlantistes et leurs communicants déclarent que l’on « change d’époque », il est temps qu’ils en prennent conscience, il y a plus de dix ans que l’après-guerre froide, ce temps d’hégémonie occidentale, s’est achevé. Lors de la désagrégation de l’URSS, l’euphorie de la victoire a laissé penser aux États-Unis et à leur alliés Atlantistes qu’ils pouvaient soumettre le monde et les peuples aux lois économiques capitalistes et aux règles de la démocratie parlementaire occidentale. L’OTAN devient alors le bras armé de cette ambition, jusqu’à vouloir développer : « Les capacités et les perspectives politiques nécessaires pour s’attaquer aux problèmes et aux éventualités qui surviennent dans le monde entier. 2 » Si par la force armée, les coalitions occidentales furent militairement victorieuses lors des guerres d’Irak, du Kosovo, d’Afghanistan, de Libye…, ces « victoires » furent des défaites politiques, laissant des pays ravagés et des peuples exsangues. Le retrait de Kaboul symbolise l’échec du « Nouvel Ordre Mondial » proclamé en 1990, la fin de l’unipolarité occidentale sous domination états-unienne post guerre froide. La « fin de l’Histoire » n’aura duré que vingt-cinq ans.
La réalité niée est que depuis le tournant du XXIe siècle, des jugements géopolitiques fixés dans le marbre devenaient caducs, des équilibres interétatiques se modifiaient, de nouvelles rivalités se manifestaient, des puissances régionales s’émancipaient des tutelles dominantes, mais, enfermés dans le déni, les dirigeants et politiciens européens s’en tenaient obstinément aux paradigmes politico-militaro-diplomatique de l’après 1945. Trump est le brutal révélateur du monde réel dans lequel leurs discours, sans visions ni projets, se sont désagrégés et se néantisent.
Si l’on veut une date marquant la transition de l’après-guerre froide à la phase post-Kaboul actuelle dans laquelle s’inscrit le retour à des guerres interétatiques, 2014 est l’année de référence. « C’est l’année où, au constat de l’impasse afghane, est mis fin, avec la FIAS3, à l’intervention de l’OTAN en Afghanistan. L’année où l’État islamique est proclamé en Irak et en Syrie, maquant l’échec des politiques occidentales contre l’intégrisme salafiste. L’année où, en Libye, ravagée par la guerre, les clans se déchirent dans l’anarchie et l’étendent au Sahel. L’année où après l’adoption, en 2011, par l’administration Obama de l’Asie-Pacifique comme pivot de la « nouvelle stratégie militaire », Washington met fin à sa politique de neutralité avec la Chine et décide de sanctions contre Pékin. C’est aussi, sur le continent européen, l’année de la guerre du Donbass et de Crimée.4 »
Le ressenti de ce « changement d’époque », c’est la fin des certitudes d’un monde occidental dominateur et d’une Europe qui a voix sur les affaires du monde. Dans ce contexte anxiogène surgit la pandémie du covid, menace dont on se croyait, depuis la grippe espagnole, il y a un siècle, préservé sous nos cieux. De la menace épidémique et de l’isolement imposé dans des sociétés fortement individualisées, est résulté une profonde crise sociétale. Incertitudes et absence de devenir troublent plus encore les esprits, les discours d’ordre et de sécurité, les idées totalitaires, deviennent un refuge aux appréhensions. Le « je » s’oppose au nous, faisant de l’autre un ennemi. Les mouvements de populations causés par la guerre, la misère et la faim, nourrissent les craintes et favorisant et libérant des discours et théories racistes et répressifs, ils deviennent des menaces, faisant éclore les thèses du « grand remplacement » nourries du suprémacisme blanc
Peurs et angoisses amplifiées par les discours des politiques et les logorrhées de leurs clercs médiatiques qui promeuvent des logiques de militarisation et de guerre. Cet endoctrinement participe d’un rejet de l’autre et d’un repli dans la « forteresse Europe. » Rejet qui se matérialise en excluant la Russie du continent, de l’Atlantique à l’Oural, auquel elle appartient, amputant ainsi l’Europe de 40% de son territoire et dans le « deux poids deux mesures » racialiste, complice du génocide de Gaza, où la vie d’un Arabe n’a pas la même valeur que celle d’un Blanc. Résister ce cycle infernal pour en inverser le cours, est la question posée et à résoudre.
[1) En rupture avec la Pax Americana définie par l’économiste Paul Krugman : « Pour l’Europe et le Japon, l’empire américain était une chose subtile, les États-Unis évitant les démonstrations de pouvoir brutales et se pliant en quatre pour éviter d’être explicites sur leur statut impérial. »]]
[2) 17 avril 2017.]
[3) Force Internationale d’Assistance et de Sécurité.]
[4) Guerres annoncées, Éditions Terrasses.]
Nils Andersson.
À suivre… Le Monde de Trump