« Ah Dieu ! que la guerre est jolie »

Le capitalisme c’est la guerre (permanente) 3

« Il ne faut pas refuser le progrès, Monsieur.
La guerre fait avancer la recherche scientifique. Et puis si l’on tue vite et bien, la guerre s’arrête plus vite. C’est humain. » (1)

Emmanuel Macron déclare en mars 2022, « La guerre en Europe n’appartient plus à nos livres d’Histoire ou à nos livres d’école, elle est là, sous nos yeux », mais l’Europe « continent de paix » est une affirmation fallacieuse qui participe du récit européen. Depuis 1945, l’Europe a été préservée de la guerre jusqu’à la chute du Mur, mais le « miracle de la paix », a été brisé lors des guerres de Yougoslavie dès 1990 et du Kosovo en 1999.
par Nils Andersson

Guerres dans le déclenchement desquelles les Européens ne sont pas exempts de responsabilités en exacerbant, au tournant des années 1990, des sentiments nationalistes, qui vont morceler le continent (2). « Ignorance ou mépris des Histoires, des cultures, des sentiments, des mémoires de ces peuples, absence de politiques de prévention des crises, il en (est) découlé la plus cruelle des guerres, une guerre civile entre Slovènes et Serbes, Croates et Serbes, Croates et Bosniaques, Serbes et Bosniaques, Serbes et Albanais. Crises centrifuges dans lesquelles ont interférés les États-Unis, l’Allemagne, l’Italie, la France, le Vatican… Guerres civiles dont la gestion va impliquer successivement l’Union européenne, les États-Unis, l’ONU et l’OTAN ». (3) Les Balkans n’appartenant pas vraiment à l’Europe, le « miracle de la paix » va subsister dans les têtes, mais dans les faits, il n’était plus.

La date officielle de la fin du « miracle » sera le 24 février 2022, quand la Russie envahit l’Ukraine. « Oui, l’agression de l’Ukraine par la Russie est à condamner comme une guerre impérialiste oui, les peuples sont les premières victimes des horreurs de la guerre, oui il n’y a pas de guerre sans abominations et crimes de guerre, oui il est légitime de résister à un agresseur, oui… » (4) Oui, mais une réalité est niée : l’Europe a certes, après 1945, connu un temps de paix, mais hors du continent, elle a porté la guerre, mené et participé à des opérations militaires.


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Rappel de ces guerres et interventions

Guerre en Indonésie, (1945-1949), guerre d’Indochine (1946-1954), guerre d’Algérie (1954-1962), guerre des Malouines (1982), Crise de Suez (1956), opération Urgence Malaisie (1948-1960), opération contre la révolte Mau Mau (1952-1960), intervention à Oman (1957-1976), intervention au Congo (1960-1964), intervention à Aden (1963-1967), opération Manta au Tchad (1983-1984), opération Turquoise au Rwanda (1984), opération Licorne en Côte d’Ivoire (2002-2015), opération Artémis en République Démocratique du Congo (2003), opération Serval au Mali (2013-2014), opération Sangaris en Centrafrique (2013-2016).
À ces interventions européennes s’ajoutent celles dans le cadre de coalitions occidentales ou de l’OTAN : guerre du Golfe (1961-1962), guerre d’Afghanistan (2001-2021), guerre d’Irak (2003-2011), guerre en Libye (2011), intervention en Syrie (2015-2024).


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Guerres coloniales, guerres impérialistes, opérations de « maintien de la paix » et antiterroristes, lors desquelles, au sens des Conventions de Genève, furent commis crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Le bilan, des millions de morts, des dizaines de millions de blessés, des centaines de millions de personnes déplacées. L’Europe était en paix, nous étions en paix.

Quatre ans après la fin du « miracle de la paix » sur le continent européen, se poursuivent, dans de sinistres et mercantiles « pourparlers », la guerre d’Ukraine et ses abominations. L’Europe, écartée par Trump de la table des négociations, se veut le martial défenseur du droit international, un droit que, dans le même temps, elle viole, complice qu’elle est du génocide à Gaza.

Alors que la guerre d’Ukraine démontre l’incapacité dans laquelle la Russie serait en mesure d’envahir l’Europe, la fixation de l’Union européenne sur la menace russe nourrit des discours de guerre, politiciens, généraux, experts, spin doctors et journalistes en parlent extatiquement, à flux continu.

Pour exemples : le 15 novembre 2024, Boris Pistorius, ministre allemand de la défense, prophétise : « Les experts militaires et les services de renseignement estimaient que cela pourrait se produire à partir de 2029.
Maintenant, certains suggèrent que cela pourrait arriver dès 2028, et quelques historiens militaires pensent même que nous avons peut-être vécu notre dernier été de paix. »
Le 22 novembre 2024, le premier ministre polonais Donald Tusk déclare : « La guerre à l’Est entre dans une phase décisive, et nous sentons que l’incertitude plane. (...) Les dernières heures ont montré que la menace d’un conflit mondial est réelle et sérieuse. »
Le 4 mars 2025, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne affirme : « Une nouvelle ère est sur nous. L’Europe fait face à un danger clair et présent d’une ampleur que personne d’entre nous n’a connue dans sa vie d’adulte. »
Le 18 novembre 2025, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, révèle : « La Russie aujourd’hui, je le sais par les éléments auxquels j’ai accès, se prépare à une confrontation à l’horizon 2030 avec nos pays. »
Le 11 décembre 2025, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, prévient : « Nous sommes la prochaine cible de la Russie. Et nous sommes déjà en danger… la Russie pourrait être prête à utiliser la force militaire contre l’OTAN d’ici cinq ans. »
Le 15 décembre 2025, le chef d’état-major de l’armée britannique, Richard Knighton, alerte : « La situation est plus périlleuse que tout ce que j’ai pu voir au cours de ma carrière et le prix de la paix augmente. »

L’objet de ces déclarations n’est pas d’informer, moins encore de prévenir, elles servent à conditionner et à formater la résilience des opinions publiques, à leur faire accepter « l’inéluctabilité de la guerre ». Une menace réelle quand seul le discours vers la guerre a cours ; menace d‘autant plus grande que, dans le désordre actuel du monde, la maîtrise des situations qui existait entre le camp occidental et le bloc socialiste, lors de la guerre froide, n’existe plus. Soumis qu’ils sont aux humeurs et à l’égo du propriétaire du salon ovale, les uns, à l’exemple des Européens, se plient, d’autres subissent et les troisièmes, ceux qui ont « des cartes en mains », font de la réalpolitique. Un monde dangereux dans lequel la seule valeur est l’argent comme moyen de pouvoir, où le droit international et les droits humains sont des chimères, où le système des relations internationales est sans loi, où les Nations unies sombrent dans l’impuissance et la honte, la vois de Francesca Albanese (5), maintenant la bougie allumée.

Si l’assourdissante logique de la guerre entre l’Union européenne et la Russie venait à prévaloir sur celle aphone de la paix, il est une certitude : la Russie en sortirait ravagée, mais quel serait l’état de l’Europe ? Les espaces, la concentration des objectifs, la distance pour les atteindre constituent dans les guerres des données essentielles… L’Europe à une superficie de plus de 40 % inférieure à celle de la Russie, les objectifs y sont donc plus concentrés, les distances plus réduites pour fixer et atteindre l’objectif, même au-dessous du seuil atomique l’Europe, elle aussi ne serait que ruines.

À l’interrogation, quels sont, aujourd’hui, la place et le rôle de l’Europe dans le monde ? Les dires de Trump à Politico apportent une réponse brutale. Interviewé après avoir été désigné par un panel d’experts et journalistes européens comme le « décideur politique le plus puissant d’Europe pour l’année 2026 », le « décideur politique le plus puissant d’Europe » considère que « la plupart des nations européennes se délabrent », que l’Europe est « en décomposition ». S’agissant de ses dirigeants : « Je pense qu’ils sont faibles », « ils ne savent pas quoi faire », face au conflit ukrainien, « ils parlent, mais ils ne produisent rien », et d’ajouter : « Il y en a des intelligents, et il y en a des stupides. Il y en a même qui sont vraiment stupides ». Certes, les clabauderies de Trump ne décident pas de la place et du rôle de l’Europe dans le monde, mais la soumission et les silences de ceux qui nous dirigent face à ses déclarations sont un indicateur, l’Europe est une puissance parmi d’autres qui n’a plus sa place réservée à la table des décideurs. Le constat est là : « Il y a deux occidents ». (6)

Que, dans Politico, Trump se défoule sur ses pairs n’est pas l’essentiel, l’important, réside dans la teneur idéologique de ses dires. Ainsi, « L’effacement civilisationnel » de l’Europe qu’il affirme relève des théories conspirationnistes du « grand remplacement ». Et, lorsqu’il déclare : « À long terme, il est plus que plausible que, d’ici quelques décennies au plus tard, certains membres de l’OTAN deviendront majoritairement non-européens », il tient un discours huttingtonien, de conflit des civilisations, remplaçant la confrontation idéologique Est/Ouest de la guerre froide par un antagonisme racialiste entre le Nord et le Sud. La Stratégie de sécurité nationale 2025 de l’administration Trump pour l’Europe s’inscrit dans cette idéologie en appelant à « cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe au sein des nations européennes », en saluant « l’influence croissante des partis patriotiques européens ». Partis « patriotiques » auxquels, souligne Trump, « je donnerai mon soutien », rappelant, comme exemple, celui accordé à Viktor Orbán.

Le Monde Atlantique de la guerre froide n’est plus, l’Europe n’est plus l’épicentre des contradictions impérialistes. Au XXe siècle, un conflit sur le continent européen s’élargissait en guerres mondiales, une guerre entre l’Union européenne et la Russie, si elle advenait, resterait essentiellement européenne. Un continent morcelé par l’Histoire (7), dont les frontières étatiques ont été fixées au XIXe siècle dans sa partie occidentale, mais non dans sa partie orientale et balkanique.
Sourde aux nouveaux rapports de force mondiaux, l’Europe se replie et s’enferme dans ses déchirures. L’Europe du discours impérialiste de Catherine II de Russie : « Nous n’avons point trouvé d’autres moyens de garantir nos frontières que de les étendre » et « d’être liée avec toutes les puissances… afin de pouvoir toujours se ranger du côté des plus oppressées et d’être, par-là, l’arbitre de l’Europe », se distingue de l’Europe des discours impérialistes et colonialistes de Jules Ferry :
« Rayonner sans agir, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l’Afrique ou vers l’Orient… c’est abdiquer », de Joseph Chamberlain pour qui « l’Empire c’est le commerce… Oui, je crois en cette race, la plus grande des races gouvernantes que le monde n’ait jamais connue, en cette race anglo-saxonne… qui infailliblement sera la force prédominante de la future histoire et de la civilisation universelle » et de Julius Kopsch : « L’État moderne, en tant que puissance coloniale, commet vis-à-vis de ses sujets le plus grand des crimes, lorsque se laissant hypnotiser et dominer par de confuses idées humanitaires, il épargne aux dépens de ses propres nationaux des races nègres vouées à disparaître ». Ce qui était extension de ses frontières pour l’une, extension hors de ses frontières pour les autres, sont des visions du XIXe siècle, causes de deux guerres mondiales au XXe siècle, ce monde n’est plus, au XXIe siècle, il n’y a plus de territoires à conquérir qu’en l’état de ruine et de paix des cimetières.

La confrontation pour la suprématie mondiale entre les États-Unis et la Chine et le sud colonisé devenus acteurs et concurrents et l’obsession de Trump. Dans le monde capitaliste globalisé d’aujourd’hui, c’est la contradiction impérialiste porteuse d’une troisième guerre mondiale opposant l’Occident à un Global-Sud multiple, mais qui a en commun, les ressentiments nourris par le discours raciste, le rejet et le mépris de l’autre, les politiques discriminatoires, les crimes du colonialisme, ressentiments ravivés par le génocide de Gaza.

Le conflit majeur et les conflits en Europe ne sont pas de même nature ni de même échelle, mais ils sont les convulsions marquant le passage à un monde post-hégémonique occidental. Éviter que ces conflits deviennent conflagration, demande de chercher les voies et chemins pour mettre en place une architecture des relations internationales du possible, adaptée aux nouvelles réalités. Les BRICS, partie adverse dans la contradiction majeure proposent : « Le respect et la compréhension mutuels, l’égalité dans la souveraineté, la solidarité, la démocratie, l’ouverture, l’inclusivité et le consensus ». Ce sont, comme dans la Charte de Nations unies des mots, sont-ils négociables ou à rejeter ?

Nils Andersson. À suivre… La guerre est-elle résistible ?

Notes :
1- Ah Dieu ! que la guerre est jolie !, comédie musicale de Joan Littlewood.
2- L’Europe comptait depuis la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la fin des années 1980, 34 États plus un État avec une reconnaissance limitée (Chypre du Nord) elle en compte aujourd’hui 55, dont 5 avec une reconnaissance limitée (Abkhazie, Chypre du Nord, Kosovo, Ossétie du Sud et Transnistrie).
3- Le capitalisme c’est la guerre, Éditions Terrasses. 2021.
4- Voir dans Le capitalisme c’est la guerre II, les chapitres de Les chemins de la guerre à Quand l’irréversible est là, le processus et l’engrenage vers l’irrésistible guerre d’Ukraine.
5- Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967.
6- La Vigie n° 281.
7- La superficie moyenne d’un État européen est de près de trois fois (Afrique) à six fois inférieure (Amériques) à la superficie des États sur les autres continents.

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Posté le 5 janvier 2026 par Nils Andersson