Tiers monde, Sud global, « The rest » : l’affrontement ou vivre ensemble ?

Le capitalisme c’est la guerre (permanente) 6

« Nous ne voulons plus d’un monde sous tutelle »
Lula da Silva

Dans un monde déstabilisé, sans vision ni projet, « le capitalisme, c’est la
guerre » n’est pas un élément de langage, c’est une hypothèse structurante, les États-Unis de Trump en sont la démonstration. Pressions et chantages au Groenland, enlèvement et contraintes au Vénézuéla, la guerre dans son effroyable réalité en Iran et au Liban, demain à Cuba, sauf allégeance à un compromis imposé par le cours de l’Histoire.

par Nils Andersson

Cette hypothèse structurante est inscrite dans le concept « The West end the rest », titre d’un article de Kishore Mahbubani, (1) que cite Samuel Huttington dans son The clash of civilisations ? L’article publié dans Foreign Affairs, en juin 1993, introduit sa théorie de « choc des civilisations ». « The West end the rest » se différencie des expressions Sud Global et Nord Global, qui définissent aujourd’hui la contradiction, politique et économique entre le monde occidental et le monde anciennement colonisé : le sud global s’inscrit dans une volonté de rapports Nord-Sud équitables, « The rest », répond à une logique de conflit de civilisations.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, les pays sous-développés ou en voie de développement sont dénommés le tiers-monde. La manifestation politique du tiers-monde a été la Conférence de Bandung, le Groupe des 77 à l’ONU, le Mouvement des non-alignés et dans sa forme la plus radicale, la Tricontinentale. Dans les années 1950-1960, le tiers-monde constituait un réseau de solidarité avec les luttes de libération nationale, faisant adopter à l’ONU des résolutions affirmant les droits des peuples colonisés et, jouant sur les contradictions entre le camp occidental, socialiste et les non-alignés, créait un rapport de force plus favorable aux luttes de libération nationale.

L’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine sont alors la « zone des tempêtes », des pays se libèrent du colonialisme, des peuples se libèrent de dictatures fascistes. « Pour le capitalisme et les États impérialistes et colonialistes, il y a menace, il faut, par tous les moyens, combattre les mouvements d’indépendance et révolutionnaires, briser les luttes de libération nationale et sociale des peuples, exterminer les forces révolutionnaires, disqualifier les idéologies de progrès ». (2) Pour endiguer et écraser les mouvements de libération nationale et révolutionnaires, la contre-révolution impérialiste va faire usage de toute sa puissance économique, financière, médiatique et militaire. La contre-révolution impérialiste, en s’appuyant sur le néocolonialisme, en recourant à la subversion et à des coups d’État, à l’assassinat : Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Amilcar Cabral, Eduardo Mondlane, Martin Luther King, Malcolm X, Che Guevara… en menant des opérations contras et des interventions militaires en Asie, Afrique et Amérique latine et centrale, va annihiler le tiers-mondisme. Le coup d’État, en 1965, renversant Soekarno en Indonésie, faisant entre cinq cent mille et un million de morts, annonce le dépérissement de l’influence du tiers-mondisme, dépérissement que la victoire du Vietnam sur les États-Unis et la fin de l’apartheid en Afrique du Sud ont masqué.

Piège de l’Histoire, la « mondialisation heureuse » d’un capitalisme triomphant, libre-échangiste et sans contrainte, va être le cheval de Troie qui a favorisé l’émergence de puissances du Sud jusqu’à contester l’hégémonie des États-Unis et plus largement celle de l’Occident. Une voix aussi occidentale que Nicolas Baverez écrit dans la Revue de Défense Nationale (3) : « Les pays du Sud se sont engouffrés dans le vide laissé par la crise, le retrait et le désarroi des démocraties occidentales, de plus en plus en apesanteur par rapport à la liberté et à la raison qui fondèrent leur prospérité et leur influence. La mondialisation a transformé les pays émergents en pays émergés. » Le rapport de force qui était celui du tiers-monde dans les années 1960-80 lors des conférences de la CNUCED (4) et lors des Accords du GATT (5), où leurs demandes de relations économiques moins inégales entre le Nord et le Sud étaient balayées par le mépris, s’en trouve bouleversé. De quémandeur, le tiers-monde, aujourd’hui le sud global, est devenu un acteur économique, considéré comme un défi à la domination occidentale, jusqu’à être désigné comme « l’ennemi de l’Occident ».

Ce bouleversement des rapports entre le Nord et le Sud n’a en rien modifié les modes de penser colonialistes. Ce qu’a brutalement révélé l’intolérance racialiste que les opinions publiques occidentales ont manifestés lors de la guerre d’Ukraine et devant le génocide de Gaza, le « deux poids, deux mesures » entre un mort blanc et un mort arabe, entre un réfugié européen et un réfugié du Sud. Dans les cénacles gouvernementaux, le refus des pays du sud global d’appliquer les sanctions contre la Russie fut le révélateur, le choc, ils osaient rompre leur inféodation aux politiques, au modèle et aux valeurs occidentales. Mais l’aliénation colonialiste des pouvoirs et des opinions publiques occidentales, fait toujours obstacle à la prise de conscience que pour les populations du Sud, le génocide de Gaza, avivant les rapports colonisés-colonisateurs, s’inscrit dans les mémoires profondes des peuples et que le rapport, entre les sociétés occidentales et celles du sud, n’est plus celui qui était dans la seconde moitié du XXe siècle, les peuples du sud ne sont plus dans l’état de sujétion politique, économique, culturelle et psychologique qui était alors le leur.

S’agissant de la domination économique, les chiffres parlent, alors que le monde occidental, le nord global, (6) représentait, dans les années 1970, 75,5% du PIB mondial, 66% dans les années 2000, il en représente aujourd’hui, 55,4%. Concernant la production industrielle, en 1970, le monde occidental (sans l’Europe du Pacte de Varsovie) en représentait 61,5 %, en 2001, incluant les pays d’Europe orientale, sa part était de 58,5 %, en 2024, elle se réduit à 36,5 %. Le nord global représentait 68,8% des exportations mondiales en 1973, 55% en 2000, il en représentait 50% en 2023 (7). Les États-Unis et l’Europe occidentale détenaient 84% de la capitalisation boursière mondiale dans les années 1970, 80,8% en 2000, elle était de 69% en 2024. Ces estimations démontrent combien les rapports de force économiques et financiers entre le global sud et le global nord ne sont plus ceux qui étaient entre le tiers monde et le monde développé, affaiblissement qui va s’accélérant depuis le tournant du siècle.

Autre différenciation essentielle, la contradiction entre le nord global et le sud global ne repose pas, comme lors de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest, sur l’opposition entre deux systèmes économiques et deux idéologies, le capitalisme et le socialisme. Le nord global et le sud global s’inscrivent dans une contradiction économique et financière intracapitaliste. Les formes organisationnelles du sud global, les BRICS+ (8) et, dans la zone asiatique, l’OCS, l’Organisation de Coopération de Shanghaï, diffèrent de celles tiers-mondiste. (9) Ce sont des organisations à caractère économiques et financières et, si l’OCS, à ses origines, a exercé un rôle sécuritaire contre le terrorisme et le séparatisme, elle est aujourd’hui axée sur le développement. Ni l’une ni l’autre ne sont des organisations militaires. Depuis la fin de la guerre froide, la seule organisation militaire dans le monde est l’OTAN.

Le sud global et le nord global se différencient aussi dans leur configuration, ce que soulignent ceux qui considèrent le sud global comme une menace et un ennemi. Si le nord global est soumis aux chantages économico-militaristes trumpiens, l’Atlantisme l’unifie idéologiquement dans ce qu’il répond à la volonté des puissances impérialistes de rester dominantes et aux sentiments que l’Occident est une forteresse assiégée. Le sud global lui, n’a pas la cohérence qu’avait le tiers-monde menant des guerres de libération. Il s’inscrit dans le projet d’une nouvelle gouvernance capitaliste « inclusive et équitable », dans lequel prévaut le multilatéralisme, redonnant son rôle aux Nations unies.(10) Ses objectifs essentiels sont la dédollarisation de l’économie mondiale, qui maintien des rapports de domination et d’exploitation, de s’organiser contre les sanctions économiques prises par les puissances occidentales dont les principales victimes, comme lors des guerres, sont les peuples et de promouvoir des rapports décolonisés entre les deux hémisphères.

Le sud global n’est pas une force d’émancipation sociale, il s’oppose, dans ses disparités, (11) à l’hégémonisme états-unien et à la domination impérialiste de l’Occident. L’hétérogénéité des BRICS+ entre la Chine, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Inde et l’Égypte, l’Afrique du Sud, le Brésil, l’Éthiopie, la Russie et l’Indonésie est une évidence, mais un dessein commun les réunit : établir des rapports plus égalitaires avec le nord, ce que refusent les puissances occidentales. À cette convergence « d’intérêts » capitalistes des États qui assemble le sud global, s’ajoute une donnée essentielle que, comme les trois singes, l’Occident ne veut pas voir, entendre ni écouter, qui cimente les liens des peuples du global sud, leur passé d’exploitation et d’humiliations coloniales et leur présent que sont les guerres et interventions impérialistes à Gaza, au Liban, en Iran, au Vénézuéla, à Cuba… avivant les ressentiments des peuples du sud et vérifiant la nature immuable de l’impérialisme.

Aussi hétérogène que soit le Sud global, demeure le fait que, pour la première fois dans l’Histoire moderne, la domination occidentale est contestée avec comme fer de lance, la Chine. La « menace existentielle » qu’elle représente pour les États-Unis est, pour Donald Trump, la question obsessionnelle, comme elle l’a été pour Barack Obama et Jo Biden. Une « menace existentielle » qui explique et justifie le Groenland, pour l’espace stratégique de l’Empire, le Vénézuéla, pour contrer l’influence chinoise en Amérique du Sud et centrale, l’Iran et Panama pour le contrôle des routes énergétiques et commerciales. « Menace existentielle » qui explique et justifie l’exigence de 5% du PIB en dépenses militaires pour que l’Europe assure la défense de l’Occident aux frontières de la Russie et de la Méditerranée et la politique de « normalisation » du Moyen-Orient conduite avec Israël, pour que les États-Unis puissent orienter tous ses moyens et toute sa puissance militaire contre la Chine et le « Global rest », les pays qui refusent la soumission à l’impérialisme états-unien et occidental.

La Chine étant au centre de l’équation, il est important d’interpréter sa politique. Après la prise du pouvoir par les communistes en 1949, la Chine désignait les États-Unis comme l’impérialisme principal, mais le considérait comme un « tigre en papier ». Après la rupture idéologique avec l’URSS, la dissolution du camp socialiste se dessinant, la Chine fait le choix du repli nationaliste pour préserver et défendre son système politique. En 1974, dans un cadre diplomatique, l’ONU, Deng Xiaoping expose la « Théorie des trois mondes », dans laquelle l’Union soviétique est considérée comme « l’impérialisme le plus dangereux ». Politique de compromis avec l’impérialisme états-unien que confirme, dix ans après, la politique du ping-pong et la rencontre entre Ronald Reagan et Mao tsé-toung. Puis, avec l’adoption d’une « économie socialiste de marché », la Chine intègre le système économique capitaliste, ligne politique qui se fonde sur deux concepts, celui millénaire, sinocentriste, de l’empire du Milieu et celui qui fit débat dans les années 1920-30 au sein du mouvement communiste, sur la construction du socialisme dans un seul pays.
Quand le camp socialiste a disparu, la Chine a maintenu son pouvoir communiste et a réalisé, en un quart de siècle, un bond en avant économique comme aucun autre pays dans l’Histoire. Devenue la seconde puissance mondiale, elle conteste l’hégémonie des États-Unis et représente un modèle alternatif au pays du Sud. La confrontation entre global nord et global sud est surdéterminée par celle qui oppose les États-Unis et la Chine, une confrontation qui n’est pas entre socialisme et capitalisme, mais un conflit impérialiste pour le maintien de l’hégémonie des États-Unis et de la domination occidentale sur « the rest ». Une confrontation qui n’est pas le conflit civilisationnel et culturel hunttingtonien que répandent les camelots de la théorie du « grand remplacement », mais une confrontation pour le maintien de rapports économiques colonialistes et racialistes avec les peuples du sud.

En 2011, le « pivot stratégique » des États-Unis a été déplacé vers le Pacifique, ce qui en fait le cadre dans lequel s’inscrit l’hypothèse structurante du « capitalisme c’est la guerre ». Face à cette menace, la Chine se prépare à la guerre avec la même intensité qu’elle a développé son économie, mais ses intérêts nationaux et ceux de son peuple sont d’éviter la confrontation majeure avec l’impérialisme états-unien, ce qui en fait objectivement un facteur de paix. Le temps est une arme, ainsi, pour retarder l’engrenage d’une confrontation ouverte, la Chine évite l’affrontement direct avec les États-Unis, elle ne fait pas de prosélytisme idéologique et fonde sa diplomatie sur le concept de « rationalité relationnelle », ne pas s’exclure de l’ordre mondial et sur la base de la « communauté du destin commun » des peuples, avec l’affirmation du principe du multilatéralisme dans les relations internationales. (12)

Pour les peuples, le choix réside entre, d’une part, des logiques de guerre qui ont pour but de perpétuer la domination coloniale du nord sur le sud, de maintenir un système économique inégalitaire et exploiteur de la nature, d’imposer le paradigme libéral et démocratique occidental ou, révolution copernicienne, accepter l’autre, les autres, se désaliéner des idéologies racisées et rechercher un dessein commun, répondant à des besoins et intérêts communs. Les luttes sociales et politiques menées par les peuples du nord et celles menées par les peuples du sud pour leurs droits sont souvent disjointes, alors qu’elles sont indissociables. Cette division des luttes est voulue par les donneurs d’ordre, l’oligarchie industrielle et financière, servie par ses clercs, gouvernements et médias d’argent. Au XXe siècle l’internationalisme prolétarien ne s’est pas élargi aux luttes de libération nationale, il n’incluait pas les damnés de la terre, aujourd’hui l’articulation des luttes d’émancipation et de libération sociale avec les luttes d’émancipation et de libération identitaire, peut-être la voie pour rompre la solitude des peuples face aux politiques de guerre impérialistes et les libérer des entraves aux aspirations porteuses d’une alternative au capitalisme.

Nils Andersson, 2 avril 2026. À suivre : Vietnam, Afghanistan, Iran

Notes :
1- Diplomate singapourien.
2- NA : Lutte de libération et contre-révolution impérialiste, Aujourd’hui l’Afrique, AFASPA, février 2020.
3- Janvier 2024.
4- Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement.
5- Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce.
6- L’Amérique du Nord, l’Océanie et l’Europe moins l’URSS et la Russie.
7- Europe moins Russie.
8- Afrique du Sud, Brésil, Chine, Égypte, Émirats Arabes Unis, Éthiopie, Inde, Indonésie, Iran, Russie. États partenaire : Biélorussie, Bolivie, Cuba, Kazakhstan, Malaisie, Ouganda, Ouzbékistan, Thaïlande.
9- Chine, Inde, Iran, Russie, Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan, Pakistan, Tadjikistan.
10- L’Organisation de Coopération de Shanghaï et la Nouvelle Banque de Développement des BRICS se substituent aux institutions de Bretton Woods.
11- Voir Le capitalisme c’est la guerre II. Les guerres annoncées, pages194-197.
12- Ce qui posent la question de Taïwan et celle des votes de la Chine à l’ONU. Très brièvement : sur Taïwan, quand Tchang Kai-chek, vaincu, s’est réfugié à Formose, l’île est été reconnue comme la Chine à l’ONU, elle l’a été pendant vingt-deux ans et Taiwan ne serait pas chinois ? Pour les votes « diplomatiques » de la Chine populaire à l’ONU sur Gaza et l’Iran, ils relèvent de la realpolitik, les principes politiques et idéologiques étant soumis aux intérêts d’État, d’un État désigné par les États-Unis comme « l’ennemi existentiel » à détruire.

Textes précédents :

1, Dangers et menaces du monde post-Kaboul

2, Le monde de Trump

3, « Ah Dieu que la guerre est jolie ! »

4, La solitude des peuples.

5, Le « Nouveau siècle occidental de Trump

6, Tiers monde, Sud global, « The rest » : l’affrontement ou vivre ensemble ?

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Posté le 6 avril 2026 par Nils Andersson