Vietnam, Afghanistan, Iran…

Le capitalisme c’est la guerre (permanente) 7

La méconnaissance de la mentalité de l’adversaire (ou de l’allié potentiel) est toujours une preuve de faiblesse politique.
Gérard Chaliand, Voyage dans 40 ans de guérillas

Le 1er avril 2026, trente-troisième jour de guerre en Iran, il est impossible de savoir comment il y sera mis fin, une seule certitude qui vérifie l’analyse de Sun Tzu formulée il y a vingt-six siècles : dans la guerre, « connais ton ennemi et connais-toi toi-même ». L’intervention américano-israélienne en Iran démontre sa pertinence, la capacité des États-Unis d’écraser militairement l’adversaire par leur puissance de feu et de renseignements a été mise en échec militairement au Vietnam, politiquement en Afghanistan, dans les deux cas, en raison d’une méconnaissance et d’une sous-estimation de l’ennemi. L’Iran le démontre aujourd’hui.

par Nils Andersson

La connaissance de l’adversaire, ignoré, méprisé, lors des conquêtes coloniales, les puissances coloniales étant confrontées aux mouvements de libération nationale, dans les années 1950 elle devient une question incontournable pour les états-majors et les stratèges. C’est lors de la guerre d’Indochine, guerre asymétrique, où l’adversaire en raison de l’inégalité des forces a recours à la guérilla - la « petite guerre » des Espagnols qui mit en échec les armées napoléoniennes -, que des officiers français se posent la question : « Pourquoi ne gagne-t-on pas cette guerre ? » Ils en trouvent la raison dans le fait qu’ils ne combattent pas une armée, mais un peuple, ils sont engagés dans une « guerre populaire », théorisée par Mao Tsé-toung, une guerre totale, conceptualisée par Vo Nguyên Giap lors des guerres d’Indochine et du Viêt-Nam.

C’est le contexte dans lequel a été théorisée la « doctrine française » de la guerre contre-révolutionnaire qui consiste à terroriser l’adversaire par la guerre, la répression et l’action psychologique, pour « extirper le virus révolutionnaire » dans les populations, puis les retourner et les « pacifier ». Appliquée en Indochine et en Algérie, la doctrine de la « guerre contre-révolutionnaire » fut un échec sur le terrain, en raison de l’irréductibilité de la résistance du peuple et une erreur politique, le recours systémique à la torture ayant discrédité la France sur le plan international.

Mais la doctrine française fit école, elle est enseignée à l’école militaire des Amériques à Panama, à Fort Benning, à Fort Bragg aux États-Unis, et est adoptée dans l’OTAN. Le général Petraeus, commandant des troupes états-uniennes et de l’OTAN, la mise en pratique en Irak et en Afghanistan, se référant aux thèses du colonel français, ancien d’Algérie, David Galula,(1) qu’il a qualifié de « Clausewitz de la contre-révolution ». Sauf qu’en Irak comme en Afghanistan, la « guerre contre-révolutionnaire » fut, comme en Algérie, un échec.

À la question de l’absence de connaissance de l’adversaire s’ajoute la croyance en l’universalité du modèle occidental. Les théories et doctrines contre les guerres de guérilla ont pour argument la défense des valeurs idéologiques, politiques et morales du « monde libre » contre le communisme en Algérie et au Vietnam, puis en Irak et en Afghanistan, contre le terrorisme. Ces guerres ont démontré que les « grands principes de liberté et de droits de l’homme » ne s’établissent ni par les bombes ni par la torture. Comme connaître l’ennemi, comprendre les peuples, leur histoire et leur culture, restent les questions posées aux politiques qui décident des guerres et aux états-majors qui mènent les guerres impérialistes. En Iran, Trump et les siens sont confrontés à ces réalités.

Autre réalité, le trumpisme n’est pas un dévoiement du système politique et économique dont les États-Unis sont le modèle, il est le produit de ce « modèle ». Derrière la statue de la Liberté, il y a le symbole de puissance choisi par les pères fondateurs, l’aigle, le pygargue à tête blanche, qui tient dans une serre treize branches d’olivier, pouvoir de faire la paix et dans l’autre serre treize flèches, pouvoir de faire la guerre.

Ce pouvoir de « faire la guerre » a été celui de John Fitzgerald Kennedy qui, donnant le feu vert à l’opération de la baie des cochons à Cuba, déclare le 20 avril 1961 : « Il est clair que notre nation, de concert avec toutes les nations libres de cet hémisphère, doit examiner de plus près et avec plus de réalisme la menace que représentent l’intervention et la domination communistes à Cuba ».
Ce pouvoir de « faire la guerre » a été celui de Lyndon B. Johnson, le 29 septembre 1967, dans son discours de San Antonio, annonçant l’intensification de la guerre au Vietnam : « C’est l’arène où l’expansionnisme communiste est à l’œuvre de la façon la plus agressive dans le monde d’aujourd’hui… L’Amérique est entrée dans ce mélange de subversion et de guerre, de terreur et d’espoir, avec sa puissance matérielle et ses engagements moraux ».
Ce pouvoir de « faire la guerre » a été celui de George H.W. Bush, le 20 décembre 1989, lors de l’invasion de Panama : « Les objectifs des États-Unis sont de protéger la vie des Américains, de défendre la démocratie au Panama, de lutter contre le trafic de drogue et de préserver l’intégrité du traité du canal de Panama ».

Ce pouvoir de « faire la guerre » a été celui de Georg W. Bush annonçant la guerre en Irak qui prévient, le 28 janvier 2003 : « Aujourd’hui, le danger le plus grave de la guerre contre le terrorisme, le danger le plus grave auquel se heurtent l’Amérique et le monde, ce sont des régimes dévoyés qui cherchent à obtenir ou qui possèdent des armes nucléaires, chimiques et biologiques ».

Ce pouvoir de « faire la guerre » est celui de Donald Trump qui annonce le 28 février 2026 : « Il y a quelques minutes, l’armée américaine a lancé une opération militaire de grande envergure en Iran. Notre objectif est de défendre le peuple américain en éliminant les menaces imminentes que représente le régime iranien, un groupe cruel composé d’individus extrêmement durs et terribles ».

Lors de ces guerres, le « monde libre » a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité. Au Vietnam lors des massacres de My Laï et en utilisant l’agent orange, à Panama, en tuant des centaines civiles lors de l’opération Just cause, en Irak, lors des sévices commis dans la prison d’Abou Ghraïb et avec l’emploi de phosphore blanc à Falloudja. Les présidents des États-Unis ont légitimé ces interventions et les violations du droit de la guerre et des droits humains en invoquant la « défense du monde libre contre la menace communiste » ; puis la menace n’existant plus, en alléguant le terrorisme et la détention de l’arme nucléaire. Toutes ces opérations étant menées sous le sceau de la doctrine Truman : « Les États-Unis doivent pratiquer une politique d’aide aux peuples libres », doctrine qui fonde, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la dépendance et l’allégeance des Européens à la politique de puissance des États-Unis.

Avec Trump, le masque tombe : il se découvre lors de sa campagne électorale en déclarant : « Je réintroduirai l’usage du supplice de la baignoire et des choses bien pires que la baignoire » et se dévoile lors de la guerre contre l’Iran quand, le 23 mars, il annonce que les États-Unis vont continuer à « bombarder allègrement » l’Iran. Le 1er avril, toujours à l’adresse des Iraniens, « Nous allons les frapper très fort au cours des deux à trois prochaines semaines… Ce sont des animaux… Nous les renverrons à l’âge de pierre, là où est leur place ». Le 5 avril, les sommant d’ouvrir « ce putain de Détroit, espèce de tarés, ou vous vivrez en enfer ». Le 7 avril, menaçant : « Nous avons un plan, grâce à la puissance de nos forces armées, qui prévoit que tous les ponts d’Iran seront détruits d’ici minuit demain soir, que toutes les centrales électriques d’Iran seront hors service (...) et ne pourront plus jamais être utilisées, le pays entier pourrait être détruit en une seule nuit… Une civilisation entière va disparaître ce soir, pour ne plus jamais renaître ».
Précisant qu’il ne « s’inquiétait pas » du risque de commettre des crimes de guerre en Iran. Le 11 avril, à l’adresse de la délégation iranienne pour les négociations au Pakistan, il écrit sur Truth social : « La seule raison pour laquelle ils sont en vie aujourd’hui, c’est pour négocier ». Des propos qui relèvent de la Cour Pénale Internationale.

Les vulgarités du langage, les menaces brutales et génocidaires, les insultes personnelles, le racisme ouvert, le mépris de tout principe du droit international et des droits humains de Donald Trump, sont l’expression désinhibée de la nature dominatrice et violente de l’impérialisme US, aurait-il sinon reçu les appuis et soutiens pour accéder à la présidence des États-Unis et aurait-il été élu par le peuple américain.

Par leurs faibles réactions, leur accommodement de ces outrances, nos gouvernants et médias d’argent font leurs les dires et les faire de Trump. Ce qui amène à se rappeler le Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire :
« Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore ». Gaza, Cisjordanie, Liban, Iran, images et propos génocidaires sont, contrairement aux camps d’extermination, au vu et à l’écoute de tous, en direct et en continu. Comment ne pas penser qu’étudier cliniquement, dans le détail, les démarches de Trump et du trumpisme révélerait que le très distingué, très humaniste, très chrétien homme occidental du XXIe siècle, porte en lui un Trump qui s’ignore ?

L’impérialisme, pouvoir de guerre, pouvoir de domination, pouvoir de conquêtes a besoin d’ennemis et il les génère. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’ennemi était les autres puissances coloniales. La France, le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Autriche, la Prusse, l’Italie, la Russie, les États-Unis se sont opposés dans des guerres. Au XXe siècle, les conflits interimpérialistes deviennent mondiaux, c’est la « grande boucherie » de 14-18 et la Seconde Guerre mondiale. À son issue, l’ennemi change de nature, le conflit n’est plus entre puissances capitalistes, l’ennemi, le communisme est un adversaire existentiel, la menace communiste disparue, l’ennemi, une nuisance plus qu’une menace pour les experts, devient le terrorisme contre lequel sont menées les guerres de l’OTAN et des coalitions militaires et la politique du State building, d’occidentalisation des pays du Moyen-Orient et d’Asie centrale.

Ces interventions et politiques misent en échec, les États-Unis sont toujours la puissance dominante, mais leur hégémonie politique et économique se voit contestée et sa suprématie militaire n’est plus déterminante. Ce qui était pour Oswald Spengler dans son Déclin de l’Occident au sortir de 14-18, un cycle naturel, naissance, vie et mort des civilisations sur des temps très longs, apparaît comme une menace extérieure immédiate. D’où l’angoisse des oligarques de la finance et de l’économie qui gouvernent le monde occidental, de leurs politiciens qui l’administrent et de leurs clercs idéologues et propagandistes qui manipulent et conditionnent les opinions publiques.

Après avoir idéologisé l’ennemi communiste puis idéologisé l’ennemi terroriste, il s’agit d’idéologiser le nouvel ennemi désigné, les civilisations non occidentales. Dans civilisation, il y a civilisé, il y a celui qui l’est et celui qui ne l’est pas, cet « instrument de hiérarchisation raciale et coloniale, désignant la culture européenne, à l’instar des races comme supérieure à toutes les autres ». Hiérarchisation enseignée dans l’Encyclopédie Hachette, Les merveilles des races humaines ; les types, les mœurs, les coutumes, publiées dans les années 1920 : « La Race Blanche, au profil harmonieux, régulier, progresse dans une activité fiévreuse, triomphe dans la Science après avoir excellé dans les Arts, s’efforce de plus en plus vers un idéal mesuré, raisonnable, pratique. La Race Jaune, épuisée sans doute d’avoir engendré une des premières civilisations et les plus anciennes philosophies, réagit partiellement contre un passé qui l’écrase et, hostile aux conceptions modernes, passe dans ses villes murées des jours gris, ombre diaphane, d’aspect fragile, aux yeux bridés, au nez épaté, qui semble vouloir se volatiliser parmi l’âcre fumée de l’opium. Sommeil ? léthargie ? Où se préparent peut-être des forces nouvelles ? La Race Rouge, sauvage à la façon des grands oiseaux de nuit que la lumière du jour éblouit, disparaît peu à peu d’un monde où la forêt vierge, où la place elle-même, lui sont de plus en plus mesurées. La Race Noire, enfin, - la plus proche de la nature, - brutale, solide dans sa taille bien prise, la face et le crâne en bélier, le nez écrasé, l’œil bestial et la chevelure crépue, dispute à l’invasion blanche ses villages, ses chasses, ses libertés. Ainsi, entre les quatre races qui peuplent la terre, des différences profondes, physiques et morales, existent, insondables ». Que c’est beau, que c’est fallacieux, que c’est ignoble, mais que cela a été et reste efficace pour formater l’adhésion à une appartenance nationale et civilisationnelle comme moyen de pouvoir et de domination.

Sauf que, Vietnam, Afghanistan, Iran démontrent l’impasse stratégique des États-Unis, qui ont la capacité nucléaire de détruire le monde, mais ne peuvent confirmer les victoires militaires en victoire politique. L’une s’obtient par la force des armes, l’autre demande l’adhésion des peuples. Cette impasse à trois raisons qui sont la méconnaissance et le mépris de l’adversaire, la conviction que le modèle « démocratique » occidental peut mécaniquement être décalqué dans des sociétés qui ont leurs cultures, leur passé, leurs références et, troisième raison, la capacité de résistance, la résilience des peuples, à leur pouvoir totalitaire, mais plus encore à l’agresseur, qui inscrit ces conflits dans des temps longs, impossibles à accepter, en engagement et en coût, pour des sociétés de l’immédiat et individualisées.

Effet des temps longs ? Le 1er mai 2026, dans une lettre au Congrès, Trump fait savoir : « Les hostilités qui ont commencé le 28 février 2026 sont terminées ». Une seule certitude, aucune situation erratique comme celle actuelle ne peut se perpétuer.

(1) David Gulula : Officier français, théoricien de le « contre-révolution », en 1962, il quitte l’armée, française, va aux États-Unis où il devient chercheur à Harvard, ses travaux reçoivent le soutien du général Westmorland et d’Henry Kissinger.

Nils Andersson, 2 mai 2026 À suivre : Les conflits qui déchirent le monde

1, Dangers et menaces du monde post-Kaboul

2, Le monde de Trump

3, « Ah Dieu que la guerre est jolie ! »

4, La solitude des peuples.

5, Le « Nouveau siècle occidental de Trump

6, Tiers monde, Sud global, « The rest » : l’affrontement ou vivre ensemble ?

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Posté le 2 mai 2026 par Nils Andersson