Son « America First » n’est pas celui, neutraliste du président Wilson, il est ouvertement impérialiste. Impérialisme qu’il exprime dans sa volonté de domination et de contrôle de ce qu’il considère, des Caraïbes au Groenland, comme l’espace stratégique de l’Empire. Espace stratégique qui s’inscrit dans la logique de la décision prise, sous la présidence de Barak Obama : la Chine devenue une puissance contestant l’hégémonie des États-Unis, le Pacifique devient l’épicentre de la confrontation impérialiste. Ce déplacement de l’Atlantique vers le Pacifique représente un tournant historique, celui où l‘hémisphère sud, domaine de conquêtes depuis le XVe siècle, devient un acteur à l’égal de l’hémisphère Nord.
Le surgissement de la Chine et les avancées de l’Inde constituent une donnée qui représente une réelle menace pour la suprématie des États-Unis et, plus largement, celle du monde occidental, une menace qui se constate dans les domaines commercial, monétaire et militaire. S’agissant du commerce, en 2000, les États-Unis représentaient 18,9% des importations et 12,3% des exportations mondiales, ils représentent en 2024, 13,8% des importations et 8,4% des exportations mondiales. Dans ce même temps, la part de la Chine est passée de 3,4% à 10,6 % des importations mondiales et de 3,9% à 14,7% des exportations. (1) Face à la tutelle du dollar comme monnaie de réserve mondiale, la Chine et les BRICS en adoptant leurs monnaies nationales et en substituant au système SWIFT le système CIPS dans leurs transactions financières, contribuent à éroder l’hégémonie du dollar. En 2001, 72% des réserves de change mondiales étaient en dollar, au deuxième trimestre de 2025, leur part est de 56,3 %, soit, en 25 ans, une baisse de plus de 15%.1 Dans le domaine militaire, le Rapport annuel 2024 des services de renseignements US, publié sous administration Biden, conclut que « La Chine présente la menace militaire la plus complète et la plus forte pour la sécurité nationale. » Il s’agit d’une confrontation, comme nulle autre dans l’Histoire, qui se mène sur tous les espaces stratégiques : terrestre, maritime, aérien, profondeurs océaniques, extra atmosphérique et champs électromagnétiques.
C’est dans cette vision géopolitique qu’intervient Trump de façon obsessionnelle. À son fondement : « l’Amérique aux Américains », le continent est leur domaine. Dans cette logique, parfaite application d’une politique impérialiste et colonialiste, pour conforter l’espace stratégique de l’Empire Trump réactive la doctrine Monroe. Doctrine à son origine défensive contre les colonialistes européens, les États-Unis devenus puissance, elle a justifié qu’ils s’attribuent un « pouvoir de police internationale » sur tout le continent. Trump l’a rappelé en 2018, devant l’Assemblée générale de l’ONU, la doctrine Monroe « est la politique formelle de notre pays depuis le président Monroe à savoir que nous rejetons l’interférence de nations étrangères dans cet hémisphère et dans nos propres affaires. » Concrètement, la « nouvelle doctrine Monroe » trumpienne étend l’espace stratégique de l’Empire du Panama et du golfe du Mexique, au Canada et au Groenland.
Cet espace stratégique se concrétise par une politique interventionniste et agressive contre le Venezuela avec l’opération Southern Spears. Plus de 15 000 soldats ont été disposés sur la base réouverte de Porto Rico, l’espace aérien du Vénézuéla est déclaré fermé et des navires de guerre, dont le Général Ford, le plus grand porte-avions au monde, naviguent au large de ses côtes. Des bateaux soupçonnés de trafic de drogue sont coulés dans la mer de Caraïbes, sous prétexte que « le gouvernement du Venezuela est coopté par les cartels ».
Ces actes de guerre dirigés contre le pouvoir de Maduro et la « troïka de la tyrannie » que sont pour les États-Unis, Cuba, le Nicaragua et le Venezuela, effet collatéral, ont provoqué une crise diplomatique entre Washington et la Colombie, narco-État allié des États-Unis, principal producteur et exportateur mondial de cocaïne. Pour Volker Türk, Haut-commissaire des Droits de l’Homme de l’ONU, ces opérations « ne trouvent aucune justification dans le droit international », L’intervention militaire annoncée contre le Venezuela du « prix Nobel de la paix » autoproclamé, n’est pas de combattre le narcotrafic, mais elle répond, par la guerre, aux intérêts géostratégiques et impérialistes de l’Empire.
Dans sa volonté d’un contrôle absolu de cet espace pour contrer l’influence chinoise, Trump dénonce « la terrible erreur » qu’a été la rétrocession, en 1977, de la gestion du canal au Panama. Il veut un retour au Traité de 1903, assurant la souveraineté des États-Unis sur le canal. Là aussi, politique de puissance, des militaires US sont déployés au Panama et, sous la pression de Trump, le Panama se retire de la Nouvelle route de la soie et a engagé un processus de révocation de la concession de deux terminaux portuaires au holding CK Hutchinson dont le siège est à Hong Kong, « America is Back. »
Dans le golfe du Mexique, Trump a signé le 20 janvier 2025, jour de son investiture, un décret pour « restaurer les noms qui honorent la grandeur américaine » et en vertu de ce décret a débaptisé le golfe du Mexique qui devient le « golfe d’Amérique ». Une décision qui ne lui appartient pas, elle appartient au Groupe d’experts des Nations unies pour les noms géographiques (GENUNG), mais Google s’est immédiatement exécuté. Ce qui a amené Claudia Sheinbaum, présidente du Mexique, à menacer Google de poursuites judiciaires et à proposer de débaptiser les États-Unis en « Amérique mexicaine ».
Avec les États frontaliers de l’Empire, le Mexique et le Canada, Trump use de son arme favorite, la coercition commerciale, en imposant des droits de douane extravagants connaissant des volte-face au gré des flatteries, des offrandes et de la soumission. L’Accord États-Unis-Mexique-Canada (USMCA) impose des tarifs douaniers de 25% sur 85% des échanges commerciaux avec le Canada et le Mexique, moyen selon Julien Trudeau, alors Premier ministre canadien, « d’absorber le Canada ». Objectif que confirme Trump quand il déclare sur TruthSocial, son réseau social : « La seule chose qui ait du sens est que le Canada devienne notre cher cinquante et unième État. » (3)
Même discours concernant le Groenland, Trump publie également sur TruthSocial, le 26 décembre 2024, un « message de Noël » sans équivoque : « Pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde, les États-Unis d’Amérique estiment que la propriété et le contrôle du Groenland sont une nécessité absolue ». Simple parenthèse, que dirait-on si Poutine déclarait : « La seule chose qui ait du sens est que l’Ukraine réintègre la Russie » et que « Pour des raisons de sécurité nationale et de liberté dans le monde, la Russie estime que la propriété et le contrôle du Danemark sont une nécessité absolue » ?
Dans sa détermination de décider de tout et pour tous, ayant affirmé l’espace stratégique immédiat de l’Empire par le recours aux armes, la coercition économique et le mépris diplomatique, qu’en est-il du sort de l’Europe qui n’est plus l’épicentre des contradictions impérialistes ? Il est clairement fait entendre que, n’étant plus le front principal comme pendant la Guerre froide, l’Europe est devenue un fardeau, d’autant que le désengagement des États-Unis en Europe est une obligation pour répondre aux moyens et ressources nécessaires sur le front Pacifique contre la menace de la Chine. L’Atlantisme qui, depuis 1945, a été l’idéologie dans laquelle s’est vautré l’establishment européen est jeté aux poubelles de l’Histoire, panique à bord, Trump scie la branche sur laquelle ils sont assis.
Il n’y a plus d’amis ni d’alliés, « Conçue pour entuber les États-Unis »,(7) l’Europe se voit imposer des taxes douanières de 15%, l’obligation d’investir aux États-Unis 600 milliards de $ jusqu’en 2028, d’acheter pour 750 milliards de $ de pétrole et de gaz, de passer des commandes d’armes au military-industrial complex et de payer les armes fournies pas le complexe militaro-industriel à l‘Ukraine. À l’encontre des intérêts des peuples européens, l’Union européenne se couche, les gouvernements européens se couchent, leurs médias se couchent, assujettis et soumis qu’ils sont à Washington, à la Federal Bank et au Pentagone sous la bannière de l’Atlantisme.
Le coût de l’Europe pour les États-Unis n’est pas sans arguments. Depuis 1945, les pouvoirs européens se sont alignés et soumis politiquement, financièrement, économiquement, militairement et idéologiquement à Washington. Une soumission acceptée avec les Accords de Bretton Woods, rendant l’Europe dépendante dans le domaine monétaire, incitée et soutenue en pièces sonnantes et trébuchantes par le plan Marshall pour « la reconstruction économique » et, après 1951, le plan de sécurité mutuelle, par les accords Blum-Byrnes pour l’américanisation culturelle de l’Europe, par l’OTAN, dans un rôle de supplétif, par les investissements des multinationales US soumettant structurellement l’économie européenne. S’ajoutent les soutiens financiers à des partis pour influencer des élections, à des syndicats pour diviser le mouvement syndical, aux médias, presse, radio, télévision, pour l’endoctrinement des opinions publiques, à des ONG humanitaires et des droits de l’Homme, pour les instrumentaliser, à des politiciens et intellectuels pour se servir de leur influence.
La manne financière vers l’Europe de 1946 et 2024, qu’elle ait pour source l’État, Plan Marshall, plan de sécurité mutuelle, construction européenne,1 le Pentagone dans le cadre de l’OTAN, la CIA,(9) les Fondations Ford et Rockefeller, est impossible à évaluer, mais elle peut être estimée à 25 000 mille milliards en dollars constants.3 Manne financière, arme contre le communisme, qui répondait aux intérêts des États-Unis pendant la guerre froide, quand l’ennemi principal était l’Union soviétique, dans laquelle les Atlantistes se sont installés et complus, sans entendre que les nouveaux rapports mondiaux changeaient la donne et qu’ils imposaient aux États-Unis non pas de restreindre leur politique militaire et de soft Power, mais de les intensifier et de les réorienter sur le front Pacifique. Les dividendes sur les investissements que l’Europe représentait pour Washington pendant la guerre froide sont devenus une charge.
Si l’Atlantisme n’a plus cours, cela ne modifie pas la politique des États-Unis en matière de défense et de sécurité européenne, Trump met en application le projet OTAN 2030, d’alliance militaire, elle devient un forum stratégique transatlantique, le champ de la sécurité s’étendant au climat, à l’énergie, aux chaînes d’approvisionnement. Mais, militairement, il revient aux Européens et aux Européens seuls d’assurer leur sécurité et le maintien de la domination du monde occidental aux frontières avec la Russie, dans le Proche-Orient et en Méditerranée. Pour cet objectif, l’injonction d’Obama, que les pays européens consacrent 2% de leur PIB aux dépenses militaires devient une imposition portée par Trump à 5%. Si l’on prend pour base les dépenses militaires des pays européens en 2024 (1474,4 milliards de dollars), cela représente une augmentation des budgets de la défense européenne de 1345 milliards de dollars !
Des centaines de milliards qui s’inscrivent dans des discours et logiques de guerre pour pallier le désengagement des États-Unis de la zone Atlantique, vers celle Pacifique, un désengagement qui ne signifie pas le retrait des bases militaires, des stations de surveillance et du dispositif nucléaire des États-Unis en Europe ni ne modifie la hiérarchie militaire au sein de l’OTAN, le Pentagone en garde le commandement suprême.
Dans ce monde de Trump, l’Europe se voit traitée commercialement comme elle traitait hier les pays du tiers-monde, elle quémande une place à la table des négociations sur l’Ukraine, par ses silences, elle est complice du génocide à Gaza et de la répression en Cisjordanie. Cette subordination, l’establishment politique, économique et financier en porte la responsabilité. Pendant huit décennies, ils se sont assujettis aux États-Unis en s’opposant à ceux qui ont appelé à une Europe qui ne soit pas celle de Jean Monnet1, de Maastricht et de l’OTAN, en s’opposant à ceux qui, après la chute du Mur ont appelé à la dissolution de l’OTAN devenue caduque, en s’opposant à ceux qui répondaient à la demande de Gorbatchev que la Russie intègre la « Maison européenne commune », excluant ainsi la Russie du continent auquel elle appartient ; en s’opposant à ceux qui dénonçaient les guerres bushiennes d’Irak2 et d’Afghanistan, en s’opposant à ceux qui ont dénoncé la politique d’élargissement de l’OTAN jusqu’aux frontières de la Russie, amenant in fine l’invasion de l’Ukraine, en s’opposant à ceux qui dénoncent le génocide des Gazaouis, en s’opposant à ceux qui luttent pour l’utopie de la paix contre la réalité de la guerre, en s‘opposant à ceux qui demandent que le multilatéralisme, inscrit dans la Charte de l’ONU, qu’ils proclament, mais bafouent dans les faits, prévale dans les relations internationales.
Les politiciens européens et leurs clercs, aliénés par l’Atlantisme, enfermés dans un horizon eurocentriste du XXe siècle, ne veulent entendre que la contradiction impérialiste principale, celle qui va décider du devenir du monde n’est pas la Russie, que pour les peuples du Sud, Gaza est le crime colonial de trop, invalidant « les valeurs occidentales » que l’obsession de Trump, le spectre de la Chine, font qu’il y a deux chemins, possibles : accepter l’autre et le multilatéralisme ou faire sienne la confrontation impérialiste. Mais pour la première fois dans l’Histoire, citons Henri de Castries, président du comité de direction du groupe Bilderberg : « Si l’Occident sous le parapluie des États-Unis conserve pour l’instant l’avantage, une confrontation s’avérerait incertaine...10 »
N.A. À suivre… « Ah Dieu, que la guerre est jolie. »
notes
1- 2025 Procure & Supply Chainment Tech Trends Report.
2- Source : FMI
3- 11 mars 2025.
4- 26 février 2025
5- Rappelons la déclaration sur le projet européen de Georg Kennan, le diplomate du containment pendant la guerre froide : « Nous espérions forcer les Européens à penser comme des Européens »,
6- Financement du Congrès pour la liberté de la culture, du Comité américain pour une Europe unie, du syndicat AFL-CIO, du National Endowment for Democracy, de Radio Free Europe, du réseau Gladio…
7- Pour rendre plus explicite ce chiffre en dollar US 2024, avec toute la relativité que sont des estimations, cela correspond à une fois et demie le PIB.de l’Europe en 2024.
8- Hors le retrait de la France de la structure intégrée de l’OTAN en 1966.
9- Hors le refus de la France et de l’Allemagne de s’engager dans la seconde guerre d’Irak en 2003.
10- La fin du monde occidental ? Revue de la Défense Nationale, n° 838, 2021.