La solitude des peuples

Le capitalisme c’est la guerre (permanente) 4

« Je n’ai pas besoin du droit international…
Ma propre moralité. Ma propre tête.
C’est la seule chose qui peut m’arrêter. »
Donald Trump, janvier 2026.

Jamais l’ordre mondial, conjuguant, autocratisme, agressivité, violences, cynisme, ségrégation… n’a été si inintelligible, imprévisible et menaçant. Une sèche énumération, flashée fin janvier, des événements, abominations et détresses qui le traverse, souligne l’état alarmant et incontrôlé de la situation internationale à l’entrée du deuxième quart du XXIe siècle.
par Nils Andersson

À Gaza, le génocide des Gazaouis se poursuit et les violations du cessez-le-feu se multiplient. Dans des conditions climatiques hivernales, les derniers abris sont détruits, il est délibérément fait entrave à l’accès à la nourriture et aux médicaments, trente-sept ONG se sont vu interdire de venir en aide et de secourir les survivants. L’exterritorialité de l’ONU est violée avec la destruction puis l’incendie du siège de l’UNRWA. En plus de deux millions de Gazaouis emmurés, plus de trois millions de Palestiniens subissent la répression et l’occupation de l’armée israélienne et des colons en Cisjordanie, le Liban est bombardé. Les promoteurs de la « riviera du Moyen-Orient » dessinent leurs plans sur des charniers dans les silences et compromissions de ceux qui nous dirigent.

En Ukraine, dans les régions de Donetsk et de Kharkiv, les combats se poursuivent, mètre par mètre. Le réseau énergétique détruit par les drones et les bombardements, cause de longues coupures d’électricité et l’absence de chauffage par des températures jusqu’à -30°, la guerre et l’hiver tuent. Des millions de personnes vivent dans des maisons endommagées, des millions d’autres sont déplacées à l’intérieur de l’Ukraine, souvent dans des conditions d’extrême précarité… Une nouvelle phase de « négociations » à deux et demi se poursuit entre Washington, Moscou et Zelenski. Négociations dont les Européens sont écartés : considérés par l’un comme déclinant : « « La plupart des pays européens… sont en déclin », déficients par l’autre, ce sont des « fonctionnaires incompétents qui ne regardent pas vers l’avenir et ne comprennent pas le système de coordination actuel », divisés par le troisième : « Au lieu de devenir une véritable puissance mondiale, l’Europe reste un magnifique, mais fragmenté kaléidoscope de petites et moyennes puissances. » 

En Iran, le peuple se soulève contre la dictature des mollahs, comme il s’est soulevé contre la dictature du chah, la Maison-Blanche appelle les manifestants à prendre « le contrôle de leurs institutions… l’aide
arrive », nos gouvernants font part de leurs « préoccupations » et appellent les assassins « à la retenue ». Iraniens et Iraniennes affrontent à mains nues la garde prétorienne des « gardiens de la révolution », c’est le massacre, les morts se comptent par dizaines de milliers. Terreur et sidération règnent à l’intérieur, à l’extérieur, l’US Navy parade dans la mer Rouge, le détroit d’Ormuz et la mer d’Arabie, 40 000 militaires sont déployés sur les bases US dans la péninsule arabique pour imposer des négociations sur le nucléaire avec les bourreaux du peuple iranien qui répondent par une menace de « guerre régionale », un engrenage dit « sous contrôle » par des incontrôlables.

Dans la Rojava, les Kurdes qui œuvrent, dans un contexte hostile, à réaliser une société émancipatrice, de démocratie sociale, féministe et fédérative, onze ans après avoir combattu et vaincu DAECH, sont trahis par ceux qui s’en sont servis. Les populations kurdes sont encerclées par des forces syriennes et des milices djihadistes, avec le soutien de l’armée turque et celui des États-Unis. Assiégés, ils sont des dizaines de milliers de déplacés sans logement, sans électricité et sans eau, là aussi dans des conditions hivernales. Les aides alimentaires, en vêtements et médicaments vers la Rojava ont été interceptées et bloquées, dans le silence des lâchetés. L’accord signé entre le FDS kurde et le gouvernement syrien sera-t-il la fenêtre qui, après tant d’autres, ne se referme pas pour les Kurdes de Syrie, comme pour ceux de Turquie ?

Au Venezuela, les bombardements états-uniens violent la Charte des Nations Unies et constituent, au sens du Statut de Rome, un crime d’agression. Le blocus maritime des exportations pétrolières vénézuéliennes constitue lui aussi, selon le droit international, un acte d’agression.​ Les destructions de navires en haute mer, ayant causé plus de cent morts, en l’absence de preuves de trafic de drogue et par manque de transparence dans la conduite des opérations, relèvent d’actions extrajudiciaires. L’enlèvement du président Maduro est une violation de « la souveraineté étatique et de l’immunité personnelle absolue devant les juridictions étrangères d’un chef d’État en exercice, pour toute infraction qu’il aurait pu commettre, quelle qu’en soit la gravité. » Selon les règles de droit, les États tiers sont tenus à l’obligation, de « faire respecter » le droit international et de préserver l’intégrité du système juridique international, les approbations et le mutisme de nos gouvernements les rendent complices des crimes d’agression au Venezuela.
Au Groenland, incroyable imbroglio dans lequel s’opposent et se déchirent les pays membres de l’OTAN, les États-Unis et l’Union européenne et dans lequel se désintègre l’Alliance atlantique pour, selon Trump, « un bout de glace » qui lui serait dû. Qui eut imaginé ce monde ubuesque, « décervelé » (1), mais sombrement concret. L’entrée dans le second quart du XXIe siècle, c’est aussi, aux États-Unis, l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) (2) ; milice qui, dans le pays, « modèle de démocratie » a tué à Minneapolis et a expulsé en 2025, de façon ignominieuse, plus de 300 000 personnes. Demain… Cuba est l’inéluctable annoncé.

Lors de chacun de ces événements, lors de chacune de ces tragédies, la politique et le rôle des quatre principaux pôles planétaires que sont les États-Unis, l’Europe, la Russie et la Chine, diffèrent. Leurs convergences et leurs antagonismes se croisent et s’entrecroisent selon leurs intérêts stratégiques, politiques et économiques de puissance. Ce qui distingue le monde actuel de celui bipolaire de la guerre froide, c’est que les peuples pouvaient alors dans leurs luttes s’appuyer sur les non-alignés, sur un camp contre l’autre, utiliser leurs contradictions, ce qui a rendu possibles des victoires, aujourd’hui ils sont seuls.

S’ajoutent les confusions idéologiques et l’emprise du discours dominant qui divisent les résistances, ceux qui luttent sur une cause, s’opposent sur une autre. C’est une manifestation de l’hégémonie idéologique capitaliste néo-libérale qui a soumis l’État au marché et à la finance et d’un illibéralisme qui, par « le rejet du pluralisme, en assimilant par principe dans toute vie politique la minorité (et les minorités) à une anomalie qui menace le corps politique », exclut l’autre.

Aux tragédies humaines s’ajoute le feu d’artifice trumpien, son Conseil de la paix pour les Nations unies. Oui, l’ONU est impuissante et irréformable, elle a sombré en raison du détournement de ces principes fondateurs quand les Cinq Grands ont imposé à San Francisco leur diktat : « Étant donné les responsabilités primordiales des membres permanents, on ne peut pas s’attendre, dans l’état actuel des conditions du monde, à ce qu’ils assument l’obligation d’agir dans un domaine aussi grave que le maintien de la paix et de la sécurité, en exécution d’une décision à laquelle ils n’ont pas donné leur adhésion. » Il en est résulté un Conseil de sécurité avec des membres permanents dotés d’un droit de veto à l’encontre desquels aucune mesure ne peut être prise. Les Cinq se sont institués comme étant au-dessus des autres, de plus, contre le sens de l’Histoire : ad eternum.
À ce dispositif, niant les principes de la Charte, s’est ajoutée la volonté de limiter les pouvoirs accordés à l’Assemblée générale, représentant (au travers de ces gouvernements) les peuples du monde. L’assemblée générale ne peut faire que des recommandations, sans aucun moyen de contrainte, ceux-ci étant réservés au Conseil de sécurité. La décision prise, en 1944, par les « four policeman », selon l’expression de Roosevelt,(3) que le Secrétaire général serait élu sur proposition du Conseil de sécurité et que les membres permanents disposent d’un droit de veto contre les candidatures qui ne recevraient pas leur agrément, fait du Secrétaire général de l’ONU, leur obligé. Plus encore, il ne lui est pas accordé le statut d’homme d’État, la Charte lui attribuant celui de « plus haut des fonctionnaires », en langage clair, il n’est que le plus haut des exécutants. Comme l’ont déclaré Brian Urquhart et Erskine Childers, hauts cadres et experts de l’ONU : « On pourrait dire qu’il est remarquable, avec de telles méthodes de choix, que les résultats aient été dans l’ensemble aussi bons qu’ils l’ont été » (4). Constat fait en 1990, temps où l’on pouvait encore croire possible de réformer la « maison de verre. »

L’archaïsme, l’inadéquation de l’Organisation des Nations Unies sont encore plus évidents aujourd’hui ; ses derniers oripeaux lui ont été enlevés par les « néocons » bushiens. Instrument des puissances qui la dominent, servilité et soumission des États qui la composent, elle est stratifiée, comme le vase de Sully Prudhomme, « n’y touchez pas, elle est brisée. » Sa disparition est le but et la raison du « Conseil de la paix » de Trump, mais, pour ce que l’ONU signifie, pour ce qu’elle symbolise, pour le rôle de ses institutions, comme seul instrument du système des relations internationales fondé sur un projet universel et sur le multilatéralisme, elle reste, en soi, irremplaçable contre le « Conseil de la paix » de Trump qui en est la négation. Mais le « Conseil de la paix est « légitimé » par la résolution 2803, adoptée le 17 novembre 2025, par treize États, dont ceux Européens, avec deux abstentions, la Chine et la Russie. De « Conseil de la paix » pour Gaza, Trump le fait aussi « conseil de la paix pour œuvrer à la résolution des conflits dans le monde ». Devenu son « machin », Trump le construit à son image.

Les fondateurs de l’ONU n’ont pas respecté les principes qu’ils avaient adoptés, mais ils s’y référaient. Le « Conseil de la paix » de Trump ne se réfère à aucun principe, mais à sa volonté. La Charte affirme : « Nous, peuples de Nations Unies », le « Conseil de la paix » proclame : « Moi Trump ! » La règle pour être invité à la conférence de San Francisco créant les Nations unies était d’avoir « déclaré la guerre à l’Allemagne et au Japon ». Pour la « Conseil de la paix », Trump choisit les États qu’il invite. Les membres non permanents du Conseil de sécurité sont élus selon des critères de nationalités, les membres du « Conseil exécutif » du Conseil de la Paix, sont choisis dans son entourage et parmi ses affidés, comme Tony Blair, Marco Rubio ou Jared Kushner, son beau-fils. Des quotas fixent la contribution financière annuelle de chaque État membre des Nations unies, au « Conseil de la paix » : on achète pour 1 milliard de $ son droit de membre permanent. Au Conseil de sécurité, une résolution doit être adoptée sans veto, dans le « Conseil de la paix », Trump peut s’opposer seul à une décision prise à l’unanimité. À l’ONU, des règles fixent la désignation du Secrétaire général, dans le « Conseil de la paix », Trump désigne lui-même son successeur et peut décider de la dissolution de ce qui est non pas un « Conseil de la paix », mais un fonds d’investissement privé.

Le simple fait que le « Conseil de la paix » existe est le signe de l’état de décrépitude dans lequel est dévoyé le système des relations internationales, dans un état d’anarchie à haut risque. Jamais le monde n’a été si déréglé, sans visions sur son devenir, sans projet émancipateur, sans principes régulateurs, avec pour valeur cardinale l’individualisme du tous contre tous. La brutalité verbale et l’insensibilité aux ignominies qui marquent l’état du monde sont les manifestations du passage d’un monde qui s’achève, plus précisément de mondes qui s’achèvent :
Celui de 1945, de la Charte des Nations unies, porteuse du primat du droit dans les relations internationales,
Celui de 1789, de la Révolution française, porteur d’un universalisme émancipateur,
Celui de 1648, du Traité de Westphalie, porteur d’un ordre étatique fondé sur des États souverains.
Celui de 1492, de la découverte de l’Amérique qui ouvre sur le temps de l’hégémonie coloniale et impérialiste du monde occidental, qui n’est plus.

Les convulsions que cause un tel bouleversement ne peuvent se résoudre en un temps bref, de nouveaux équilibres émergeront de ce monde où se confrontent des volontés hégémoniques de puissance, des sociétés déchirées pas des antagonismes raciaux, identitaires, nationalistes, religieux… qui engendrent des haines de l’autre, enfermant les peuples dans un procès mortifère de tentations autoritaires et de guerres.

La solitude des peuples est la grande victoire idéologique du capitalisme, avec l’individualisme comme pilier, les libertés individuelles primant sur celle de la société, en réduisant l’État à une identité économique et le citoyen au rôle de sujet consommateur, en faisant passer pour de « vieilles lunes » les projets émancipateurs d’égalité et de solidarité qui font l’Histoire des peuples, en détruisant l’ONU, non pas comme une entrave à leurs desseins, mais comme symbole d’un système de relations internationales fondé sur le multilatéralisme. Pour rompre la solitude des peuples, il faut combattre l’idéologie hégémonique du néo-libéralisme et de l’illibéralisme, la nature irréfrénée du capitalisme à dominer, exploiter, discriminer, donne les armes de s’y opposer et de s’en libérer.

Nils Andersson. À suivre, L’épicentre des contradictions

Notes :
1- Ubu roi d’Alfred Jarry.
2- Le budget 2026 de l’ICE est de 23,5 à 25,2 milliards d’euros soit l’équivalent de celui de ministère de l’Intérieur en France (24,1 milliards d’euros). Collaborant à la répression, la filiale aux États-Unis de Cap Gemini, a conclu en 2025 des accords avec ICE, dont l’un de 305 millions d’euros, pour des instruments d’identification et de localisation des personnes.
3- Les États-Unis, l’Union soviétique, le Royaume uni et la Chine de Tchang Kaï-chek, La France libre n’est pas encore reconnue comme le cinquième grand.
4- Une direction énergique pour le monde de demain, Development Dialogue, Fondation Dag Hammarskjöld, 1990.

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Posté le 6 février 2026 par Nils Andersson